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L’arrivée des Blancs à Maré : 179-1851

L’étude de Mrs. Dorothy Shineberg : They came for sandalwood, A Study of the Sandalwood Trade in the South-West Pacific, 1830-1865 (Melbourne University Press, 1967) vient compléter nos connaissances sur les premiers contacts entre les Européens et les indigènes mélanésiens, dans le Sud-Ouest du Pacifique, c’est-à-dire le Sud des Nouvelles-Hébrides, Eromanga, Efate, Tana, Anatum, la Nouvelle-Calédonie, l’Ile des Pins et les Iles Loyauté. A part le contact avec le chef Bwaxat de Hienghène, la Grande Terre de la Nouvelle-Calédonie n’a fait l’objet que d’une étude un peu superficielle. On aurait aimé connaître davantage l’existence de ces « Anglais de bord de mer » comme on les appelle encore là-bas, en particulier de ces agents de Paddon, les Winchester, les Song, les Hao, etc. qui furent les premiers colons de l’extrême nord néo-calédonien, à Poum et à Arama. Il y avait parmi eux des Chinois qui ont fait souche. Par contre notre auteur est davantage prolixe en ce qui concerne Ouvéa, Lifou et surtout l’Ile des Pins. Le récit des aventures tragiques des santaliers dans cette dernière île, se lit comme un roman. Mrs Dorothy Shineberg présente exactement l’atmosphère de ce trafic. Les indigènes n’étaient pas du tout des arriérés mentaux, loin de là. Ils discutaient âprement le prix de leurs marchandises, cherchant à gagner davantage, cherchant à duper les blancs, et trouvant qu’ils apportaient beaucoup alors que les Européens ne leur donnaient pas assez à leur gré. C’était vraiment l’application de la loi de l’offre et de la demande. Les mêmes objets n’avaient pas la même valeur suivant le point de vue européen et celui des indigènes. C’est ainsi qu’une bouteille vide fut à Mare un objet de grande valeur entre les années 1842-1870. C’était le prix d’une femme dans le mariage, thuben o re hmenew, le don qui contrebalançait la perte que provoquait le départ de la femme. L’auteur nous montre ces blancs hauts en couleur, tels qu’ils étaient, ni meilleurs ni pires, chacun ayant son caractère propre ; les uns durs, en général rapidement éliminés, les autres plus diplomates et pas plus fanfarons qu’il ne fallait. Les armes à feu de l’époque ne compensaient pas dans le combat rapproché l’infériorité numérique des blancs et le fait que les indigènes combattaient sur leur propre terrain.
L’auteur critique les jugements contemporains. Les missionnaires wesleyens de l’époque furent spécialement excités. Le Bishop Selwyn et le Père Goujon de l’Ile des Pins jugent mieux ces trafiquants qui leur rendirent service. Ce dernier, cependant, aurait préféré les voir partir. Il oubliait que ce fut Paddon qui permit à la Mission mariste de s’établir sur l’Ile des Pins.

Les profits nous sont exposés. Peu de trafiquants firent fortune. On ne cite guère que Burns, Towns et Paddon. Encore durent-ils supporter de nombreux déboires. Beaucoup de bateaux firent naufrage ; les massacres furent nombreux. Mais rapidement le troc qui avait débuté avec des bouteilles vides et des cercles de tonneau, devint plus régulier suivant la demande des indigènes. Les objets en fer gardaient la priorité. Le trafic de fusils ne me paraît pas avoir eu à Mare une très grande ampleur. Pour les guerres de l’époque les indigènes n’en parlent pas, mais seulement des haches en fer à côté des casse-tête et des sagaies en bois. Le chef Jean Sinewami, de la Roche m’a raconté comment son grand père fit abattre une de ses tantes, Caeone, qui faisait le paac, la sorcière volante, à coups de fusil par ses jeunes guerriers. On doit aux santaliers l’introduction dans les Iles Loyauté des chiens, des chats, de graines, de plantes cultivées. Tout le monde trouvait son compte. Les indigènes donnaient des souches d’arbre parfaitement inutiles à leur sens, moyennant cependant un très dur travail de dessouchage et de transport, pour recevoir en échange, à l’exception des fusils, des objets sans grande valeur au regard des Européens mais qui bouleversaient toute la technique indigène, principalement haches, barres de fer, cotonnade « manou ». Celle-ci servait principalement de monnaie d’échange de prestige. Puis les Loyaltiens furent engagés comme matelots ; ils se mirent à voyager sur les bateaux des blancs. Petit à petit, le double courant d’échange de richesses autochtones, le la-ni, tomba en désuétude. Ce fut une véritable révolution culturelle qui se produisit sans que les contemporains s’en soient rendus compte.

Premiers contacts

L’histoire de la découverte des Iles Loyauté comporte encore des obscurités. Mrs Dorothy Shineberg nous dit que ce groupe d’îles fut aperçu par le navire marchand Britannia (Capitaine Raven) au cours d’un voyage de Sydney à Batavia en 1793. Comme les îles furent seulement aperçues, de loin, du haut des mâts, elles furent décrites différemment dans les dix années suivantes. Tantôt Britannia est le nom de la plus septentrionale du groupe, c’est-à-dire Ouvéa ; tantôt c’est le nom donné au groupe entier ; tantôt c’est celui d’une des îles du Sud, et l’ensemble est alors appelé « Loyalty Islands ». En 1827, Dumont d’Urville qui trouva ces îles d’aspect sinistre, garda le nom de Britannia pour la plus méridionale ; mais les santaliers préférèrent lui donner celui de Mare, celui que lui donnaient les gens de Touaourou, dans le Sud-Est de la Nouvelle-Calédonie. Les Maréens eux- mêmes appelaient leur île Nengone. D’où vient ce nom de Loyalty ? La question reste posée.
L’auteur fait état du rapport des Lifous à Simpson en 1845. Ils parlaient de l’arrivée d’un grand bateau, plus grand que celui de Simpson (345 tonnes), ayant deux ponts, beaucoup de canons, battant un pavillon rouge comme celui des Anglais. Il était monté par un grand nombre d’hommes. Certains portaient des bicornes, d’autres avaient des vestes rouges. Le navire resta huit jours à environ un mille de la pointe sud de l’île. Ces blancs coupèrent un grand pin pour faire un mât. C’étaient les premiers blancs que les Lifous aient jamais vus. Sous l’influence des autres santaliers, ils pensaient qu’il s’agissait de Cook. Mais Simpson supposait plutôt qu’il pouvait s’agir d’un des bateaux de Lapérouse.
Mrs Dorothy Shineberg constate une tradition semblable à Mare. Selon les missionnaires de la LMS, ce serait le premier navire aperçu avant 1841. Tout cela n’est pas très précis.
Le capitaine de vaisseau de Brossard (Rendez-vous avec Lapérouse à Vanikoro, Édit. France-Empire, Paris, 1964, pp. 239, 248-252) donne des arguments troublants pour montrer que Lapérouse est passé par l’Ile des Pins, et qu’il a dû rencontrer au moins une des Iles Loyauté.

Les gens de Medu ont gardé le souvenir des premiers blancs venus dans la région, et semble-t-il à Mare. Il apparut une « île qui marchait », beti-co (c’est le nom que l’on donna aux premiers bateaux des blancs, et aux grandes pirogues doubles tongiennes, surmontée d’une case). Elle était montée par des hommes, et ces hommes étaient blancs ! Ceux-ci descendirent à terre et se ravitaillèrent en eau dans un trou, dont le nom rappelle cette visite : gu-kua ni si Papale, « l’endroit de la boisson des Papale » (c’est le nom qui fut donné ensuite aux Blancs, en particulier aux Anglais). Il se trouve entre les deux villages modernes de Medu et d’Eni. Les Maréens à la fois terrifiés et piqués par la curiosité se cachèrent dans la mangrove. Mais les Blancs ne virent personne. Les si Medu précisent que c’était avant l’époque où les Blancs se mirent à faire du commerce avec les indigènes. Ils ne faisaient que visiter le pays.
En 1946, le vieil Awanedr de Tawainedr me fit le récit suivant : « Autrefois il y avait de l’eau dans le hnahnerec (la savane centrale située à la place de l’ancien lagon); Le capitaine Cook (Awanedr prononçait : Kaptèn Kok) arriva avec son bateau à Hnanewaso. Il y laissa une bouteille vide. Le courant amenait beaucoup de bouteilles qui s’amoncelaient à Hnanewaso. Les « vieux » les cassaient pour en faire des rasoirs ne-xi. C’était du temps de Wapurune, père de Kuma et chef des si Ruemec ».
Comme je m’étonnais de cette histoire, Awanedr protesta : « Ce ne sont pas les blancs qui ont parlé du capitaine Cook, mais bien les vieux ».
Nous nous trouvons donc devant un mythe de Cook. Il rapporte l’arrivée des Européens, mêlant le passé très ancien au passé récent. Il fait allusion à l’ancien lagon de Mare pour permettre l’image des navires voguant jusqu’au centre de l’île et apportant les présents les plus prisés, des bouteilles vides au grand chef du coin, Wapurune. Les bouteilles étaient surtout appréciées pour leurs tessons. On en tirait et encore maintenant, de tout petits éclats servant à inciser la peau dans les saignées médicales.
Le Wapurune dont parle Awanedr est un personnage historique connu. (Voir le tableau généalogique de la chefferie des si Ruemec).
Les premiers contacts avec Mare furent particulièrement rudes. C’est à Mare que commencèrent les massacres de santaliers avec la mort des quatre hommes de la Martha en avril 1842. 11 y eut en tout six attaques, en comptant celles des bagnards évadés de Norfolk.
Les deux teachers samoans Tataio et Taniela débarquèrent du Camden le 9 avril 1841 à Ro, dans le Nord-Ouest. Le site porte encore le souvenir de l’événement : Hna thalo ni rue nata (= l’endroit de la montée à terre des deux pasteurs autochtones), à environ 500 mètres à l’Est du Temple.
L’ Achilles (capitaine Veale) venant de l’Ile des Pins en janvier 1842, trouva à Mare la Martha (capitaine Nicholls). Nicholls croyait avoir touché l’Ile des Pins ! Le capitaine de Y Achilles n’hésitait pas à laisser à terre pendant huit jours un groupe d’hommes dirigés par M. White, sans bien se rendre compte chez qui il laissait ces travailleurs. Les si Guama, protecteurs des teachers samoans, allaient bientôt massacrer les si Waek(o) de Ro, sans doute en 1843, et la tension existait déjà certainement, h’ Achille de retour poursuivit son voyage vers la Chine.
La Martha fit un deuxième voyage sur Mare en avril 1842. Le capitaine Nicholls, toujours brouillé avec sa boussole, crut toucher la région de Guama, à l’Ouest de Mare, alors qu’il se trouvait au Nord-Est. Il pensait débarquer dans la région où habitaient les deux teachers samoans. Ils se trouvaient, nous dit Erskine (Erskine John Elphinstone, Journal of a cruise among the islands of the Western Pacific, London, 1853, pp. 371-386) dans un village nommé Seruimet où se trouvait un chef nommé Uianet. Selon Erskine, Uianet demanda à voir le bateau. Les blancs refusèrent. Il insista et dans la bousculade, Uianet reçut accidentellement un coup d’aviron sur la tête. La foule sur le rivage se précipita et tua tous les blancs qui se trouvaient à terre et brisa leur chaloupe. Erskine cite à cet effet le Samoan Reporter de septembre 1845, qui reproduit une deuxième version des événements donnée par les teachers samoans. Yves Person dans son livre « La Nouvelle-Calédonie et l’Europe, 1774-1854, Paris, 1954) confond Uianet et le chef  Naïsseline. A cette époque, les Hnaisilin (ils étaient deux et même trois) n’étaient pas encore chefs.

 

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Seruimet n’est pas un village mais le nom de clan de la chefferie des si Ruemec, dont le village est maintenant à Tawainedr, et à l’époque un peu plus à l’Est, à Wanuman. Le rivage du massacre, d’après la tradition indigène, est Dranin, le seul endroit du Nord-Est accessible, et seulement pour de petites embarcations. Le reste de la côte, à part Tod, est formé de falaises escarpées. Uianet, fils de Wapu- rune, n’était pas grand chef, mais seulement chef de guerre, toa-eat.

Selon le récit de Mrs Shineberg, le capitaine de la Martha semble n’avoir rien vu. Étant donné l’état des lieux, son bateau devait se trouver assez loin de la côte et sous voile. Le Queen Victoria, un autre bateau santalier, apprit à Lifou que les quatre hommes montés à terre avaient été tués et mangés, parce que le capitaine avait donné un coup au chef lorsqu’on lui avait volé son mouchoir.

Le Camden vint à Mare en juillet 1842. Dans leur première version, les teachers Samoans racontèrent aux pasteurs de la LMS que le massacre des Blancs avait été prémédité par jalousie contre la chefîerie de Yeiw de Guama, car les santaliers voulaient en réalité trafiquer avec les gens de l’Ouest, et non ceux de l’Est de Mare. Cette version me paraît bien plus vraisemblable, car les si Ruemec unis aux si Gureshaba de la Roche étaient ennemis des si Guama. Quelques années auparavant, ceux-ci venaient de ramener chez eux à Cerethi, la chefîerie des si Gurewoc. Celle-ci bien qu’ayant la même origine que celle des si Ruemec, était devenue son ennemie acharnée.

Il faut se rappeler qu’un nouveau venu est en position d’infériorité, et qu’il doit « payer la vie sauve », co shudu waruma. Cela se fait encore lorsqu’on débarque d’avion à la Roche, en venant de Nouméa. Si le nouveau venu débarque dans un pays où il n’a pas de relation, il passe à son arrivée par un moment critique ; il peut aller au four, comme il peut être adopté, suivant l’humeur de ses hôtes.

Les travailleurs de la Martha furent donc mangés pour ces motifs. Les indigènes ont gardé le souvenir d’un excellent repas. Ils placèrent un os en souvenir dans un creux de rocher près du sentier de Wanuman à Dranin, au lieu-dit Wanu-bi (= le coco pourri). Ce fut sans doute le nom de la sauce qui assaisonna le menu. La recette au coco pourri est connue dans le Pacifique, par exemple à Samoa où on l’appelle niu faapala ou samilolo, et à Tahiti miti hue. Bernard Wanono si Mer(i) de Tawainedr me remit cet os avant mon départ de Mare en 1967.

Toujours suivant la tradition locale, un des Anglais fut épargné et adopté par une famille de l’Ile des Pins incorporée aux si Cabang, sous-clan des chefs si Hnadid. C’est la famille de Waricone et de son fils Nikeul. Elle habitait vers 1950 à Hnadid, au lieu-dit « les quatre banians », où se trouvait autrefois la case des guerriers, le tacaere. Ses représentants sont métissés, avec des taches de rousseur et des cheveux roux.

Erskine met en relation le massacre de Dranin avec l’attaque du Brigand de Paddon à Papa à l’Ouest de Ro, où dix-sept hommes de Paddon et « environ cinquante Maréens » furent tués. Si relation il y a, elle est sans nul doute, très indirecte, puisque les si Ruemec et les si Guama étaient ennemis. Je penserais plutôt à l’influence de l’Ile des Pins. L’affaire du Brigand vient après le massacre du Star à l’Ile des Pins (1er ou 2 novembre 1842) où seize hommes d’équipage et cinq passagers furent tués et mangés ; et le massacre de la Catherine (12 avril 1843) où le bateau fut pris par les indigènes, repris par l’équipage, et où cinq hommes du bateau et trois indigènes de l’Ile des Pins furent tués. A la suite de cela, Touru, le chef de l’Ile des Pins, avait envoyé un message à Guama, demandant qu’on se débarrassât des blancs pour revenir uniquement à l’ancienne manière des noirs.

Erskine pense que l’attaque du Brigand a commencé par une affaire de femmes. Mais Mrs Dorothy Shineberg fait remarquer que les femmes servaient d’appât pour attirer les blancs dans un piège. A un signal donné, les blancs à terre, ainsi que ceux qui étaient restés sur le bateau, furent attaqués. Neuf blancs furent tués à bord. Le dernier des survivants à terre apprenait à Paddon que huit hommes avaient été tués et mangés. Cet homme fut épargné parce qu’il se trouvait avec un

teacher et un des Hnaisilin. Les deux autres survivants se trouvaient avec l’autre teacher. Ils durent leur salut au fait que les teachers étaient sous la protection de Hnaisilin. Ils profitèrent de cette protection, mais Hnaisilin ne voulait pas protéger les blancs.

La présence d’un Hnaisilin près de Ro nous montre que le massacre des hommes du Brigand fut perpétré par les si Guama. Hnaisilin y commande. Sans nul doute la plupart des si Waek(o) venaient-ils d’être massacrés, et leurs survivants se trouvaient-ils à Wanacagana, dans le territoire et sous la protection du chef des si Gureshaba de la Roche, qui devait être je pense Simako. Le débarquement chez des ennemis vaincus pour commercer avec eux, ne devaient pas inciter les si Guama à la douceur avec ces blancs.

Le Hnaisilin en question me paraît être très probablement Hnaisilin Nidoish(i), qu’on nomma plus tard Hnawose (= le Prisonnier). Il était fils du vieux chef Yeiw. Il était encore chef de guerre. Il mena la guerre contre les si Waek(o), dont le chef était son oncle maternel, sacré, hmi, cependant pour lui. Il devint grand chef, doku, en 1858, après la mort de son demi-frère Hnaisilin Alakuten. Mais le grand chef en fonction à ce moment-là était Angadoku Menedoku Bula. Ce fut sous le règne de ce dernier que furent massacrés les si Waek(o) de Ro, dit Paul Yake, fils à’ Alakuten, au père Beaulieu en 1878-79. Or cet Angadoku allait mourir un mois plus tard lors du pillage du Sisters à Nece en mettant le feu à un baril de poudre. Les teachers protégés par la chefîerie de Guama parlent d’une défaite du parti païen. Eux, les teachers auraient arrêté la guerre (Murray, Wonders in the Western Isles, London, 1874, p. 269). Il suffît de se comprendre à demi mots. D’ailleurs les teachers pouvaient-ils dire l’entière vérité à leurs pasteurs ? et comprenaient-ils tout ce qui se passait autour d’eux ?

L’attaque du Sisters eut lieu en décembre 1843 à Nece même, alors rivage de la chefîerie des si Guama. Ce n’était qu’un lieu de baignade. En 1849, Erskine n’y a vu qu’un petit village. Cette attaque fut faite par les mêmes si Guama qui attaquèrent le Brigand. De l’avis des contemporains la cause en fut la riposte à un geste malencontreux du capitaine Brend. Il s’emporta jusqu’à frapper un indigène avec une corde pour une question de prix d’ignames. Les blancs furent tous tués au nombre de onze, pendant qu’ils revenaient à bord après leur repas. Les indigènes pillèrent alors le bateau et l’incendièrent. C’est alors que périt Angadoku Bula. La baleinière servit de pirogue funéraire au chef Yeiwene.

Le 19 septembre 1849, Erskine note dans son journal qu’il trouva un Anglais, James Reece, fugitif de Lifou, pour se mettre sous la protection de Jeue, le chef de Keama, et que ce Jeue était mort quatre mois avant son arrivée. Keama est pour Guama et Jeue est pour Yeiwene, nom dynastique des chefs Node ri Kurub(u), dont provient l’actuelle chefferie de Nece. Yeiwene = « feu-cyclone » s’abrège en Yeiw. C’est évidemment ce Yeiw qui est enterré dans la baleinière. Il ne s’agit pas du vieux Yeiwene doku qui accepta les deux teachers Samoans. Il avait dû mourir pour laisser la chefferie à Angadoku. Celui-ci eut pour successeur son frère cadet, fils lui aussi de la cuada, de la femme de premier rang. Il se nommait d’après Paul Yake, Yeiwene Kicine Bula Angadoku. Il avait un fils, Hnaisilin, un bel enfant de treize à quatorze ans, qui devenait chef doku en droit, sous la protection de son oncle Hnaisilin Alakuten, .qui prenait le titre de doku te = « chef avec ». C’est le portrait à’ Alakuten qui a paru dans le Journal d’Erskine et qui est reproduit à la page 51 du livre de Mrs Dorothy Shineberg, sous le nom de Naisilini. Erskine invita le petit chef et son tuteur à son bord. Il constata que ce dernier manquait d’autorité.

Ces massacres rapprochés durent effrayer les santaliers, car depuis la fin de 1843 jusqu’au début de 1849, Mrs Dorothy Shineberg ne signale aucune visite sur Mare. Paddon envoya enfin son Harriet, un cotre de 30 tonnes (capitaine Steven). Il devait se perdre sur la côte maréenne lors du cyclone de février 1849, et neuf hommes périrent noyés.

Erskine signale qu’un Anglais, nommé Foxall était établi à Nonteku-ruba. Ce n’est pas un nom de village, mais celui du clan des Node-ri-kurub(u) (mot à mot « le peuple de l’intérieur ») dont la chefferie était en principe à Tadin[u). Ce rivage est devenu depuis le mouillage officiel de Mare, et le chef-lieu de l’Administration française. Mais à ce moment, les Node ri Kurub(u) s’étaient retirés jusque dans l’intérieur de la forêt de Rawa, dans le centre de l’île, dans une clairière nommée Kunic (d’après une note du P. Boillot de 1883). Mais cela n’empêchait pas les indigènes d’aller et venir. Au dire de Lewis, employé de Towns à l’Ile des Pins, Foxall aurait projeté de s’emparer de son bateau. En novembre 1849, Lewis renseigné par les gens de Guama, vint sur place se rendre compte. Il fut accueilli par trois indigènes emplumés, barbouillés de noir qui montèrent à son bord, le Will o’ the Wisp. Ils demandèrent à une femme indigène qui se trouvait à bord des renseignements concernant les fusils de Lewis, et la prévinrent qu’ils allaient le jeter ainsi que ses hommes à la mer. Lewis tira sur eux le premier avant d’être tué lui-même. Si les détails donnés par Lewis concernant la toilette des trois hommes sont exacts, Lewis doit avoir raison contre Murray (op. cit., p. 270-71) qui voyait dans les victimes des partisans du parti chrétien. Ils l’étaient en tant qu’alliés des si Guama. Ceux-ci unis aux Node ri Kurub(u) venaient de chasser encore une fois les si Pula de chez eux ainsi que les si Hmed de Wabao. Mais Je Christianisme n’avait rien à voir dans ces guerres canaques. Lewis avait raison contre Erskine qui se trompait en mettant un lien direct entre l’affaire du Will o’ the Wisp et le pillage et le massacre de la Lucy Ann. Mrs Shineberg date cette nouvelle bataille du début de 1851. Mais notre auteur commet une erreur en localisant ce drame de « Nonte Kuruba », c’est-à-dire Tadin(u) ou du moins sa région. Suivant la tradition locale, il aurait eu lieu dans la région de Medu.
D’après le chef Sinewami, les Maréens voyaient toujours arriver des bateaux remplis de marchandises Les blancs leur demandaient des légumes et du bois de santal. Ils donnaient à la place du tabac, des outils en fer, etc., mais pas assez au gré des noirs qui auraient voulu avoir toute la cargaison. On résolut donc de piller le navire. Ils arrivèrent à Medu, barbouillés de noir comme pour la guerre, avec beaucoup de feuilles de cocotier sèches. Ils mirent le feu aux feuilles et de là au navire. Comme bien on pense, les blancs n’étaient pas contents. Leur chef prit un fusil, tira sur un gaillard qui lui présentait son derrière, ci molu en mare. La balle sortit par le cou. L’homme tomba mort. Ce fut l’épouvante et la débandade. Mais en se sauvant chacun fit main basse sur ce qu’il pouvait emporter. Un des pilleurs avait remarqué une meule. Il l’attacha à son cou et plongea. Il alla droit au fond. La corde se rétrécissait et l’étouffait. Il allait se noyer quand il parvint à se dégager. « J’irai chercher la pierre demain » se dit-il. Remonté à la surface, il vit un nuage au-dessus de sa tête : « C’est bon, je saurai où trouver ma pierre. » Mais le lendemain le nuage était parti… Les Études Mélanésiennes (n° 10-11, décembre 1956-décembre 1957, p. 51-52, Nouv. série) connaissent la même histoire et l’attribuent à un certain Sereihmoa de Wacebeu, dans le centre du district de Guama. Il s’est constitué tout un cycle de récits, tous plus ou moins cocasses, racontant les surprises des païens sauvages ne comprenant rien aux manières des blancs. D’ailleurs pour les « vieux », les histoires de cannibales étaient les meilleures plaisanteries.
Le puits de la Mission de la Roche fut creusé en 1867 avec une petite hache volée sur un bateau anglais pillé à Medu, dit le Père Beaulieu. Il ne peut s’agir que de la Lucy-Ann.
Peu de temps après l’affaire du Sisters, en 1844 dit Yves Person (op. cit., p. 63), sept bagnards évadés de Norfolk dérivèrent jusqu’à Mare (Dorothy Shineberg, p. 65). Cinq d’entre eux montèrent à terre et furent aussitôt tués puis mangés. Ni Erskine, ni Yves Person, ni Mrs Shineberg ne précisent le lieu du massacre.
Les gens de la Roche se souviennent du premier bateau de blancs qui vint dans leur région. Ces blancs montèrent par la falaise verticale du rivage d’^lne. Tous ceux qui débarquèrent furent tués et mis au four. Comme il y avait beaucoup de viande, on invita les amis si Ruemec, et on plaça un os en souvenir dans le petit trou d’un rocher symbole de la population, Wahaerow i Puan, « la Petite Fille de Puan ». A mon arrivée en 1939, les indigènes étaient gênés par la présence de cet os, non pas parce qu’il rappelait un crime de leurs ancêtres, mais parce que c’était un du-re-kaze, os-de-cadavre-dieu, et dans le cas présent de blanc dont on ne pouvait guère prévoir la réaction comme aurait été le cas d’un du-re-kaze de noir. Ils insistèrent pour que je l’emporte. Il fallut casser un peu la pierre pour cela. L’os se trouve maintenant au Musée des Missions des Pères Maristes, à la Neylière, Rhône. Il n’y a pas eu à ma connaissance d’autre massacre de blancs à Mare. Il ne peut s’agir que des malheureux bagnards évadés qui trouvèrent ainsi la liberté. La fois suivante, me dit le chef Sinewami, les blancs pour se faire respecter, lâchèrent un bouc, un goutr, dans le village. Les gens apeurés par les grimaces de ce yaac, de ce démiurge inconnu, se calfeutrèrent dans leurs cases, et désormais les blancs ne furent plus attaqués dans cette région. Mrs Dorothy Shineberg a raison d’insister sur la révolution culturelle provoquée par l’intervention des santaliers. Somme toute elle fut bénéfique, malgré les abus inévitables. La Nouvelle-Calédonie n’a pas connu comme Eromanga de vraie guerre causée par l’intervention de ces trafiquants. Mrs Shineberg a raison d’insister sur l’erreur psychologique des missionnaires de la LMS et surtout du Capitaine Erskine. Selon celui-ci, toute attaque contre des santaliers devaient correspondre à une mauvaise conduite de leur part. La tradition indigène montre qu’il n’en est rien. Le tort des santaliers fut de s’être présentés en position d’infériorité avec beaucoup de richesses. Lorsque je demandai en 1939 au chef Sinewami pourquoi les « vieux » avaient-ils tué les blancs, il me répondit : « Parce qu’ils étaient encore sauvages. » M. J. DUBOIS, s.m. missionnaire à Mare de 1939 à 1967.

 

Généalogie des chefferies

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